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« TU PEUX ME PACER LE SEL STP ?! » – Dans la foulée de Xavier Thévenard

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Poste Le 31 juillet 2020 par Luc Beurnaux

« Bapt’, Pace moi le sel stp ! Non, pas celui-là ! L’autre, le sel de la vie ! Tu sais, le piquant qui donne aux aventures une saveur si particulière ! L’assaisonnement qui épice la zone de confort ! Tu visualises ? D’ailleurs, cette saison, le sel, on le fait pas venir des marais de Camargue mais des maquis de Corse. On va pimenter l’été d’une tentative de record sur le GR20. T’es faim chaud ? »

« Franchement Xav, t’as un grain ! Un grain de folie. Un grain de génie. Mais moi, je te Pace le sel de ouf. Je te Pace le GR20 quand tu veux ! Et plutôt deux fois qu’une ! Juste, Xav, tu pourrais me préciser la définition du mot « Pacer » stp ? Car, je connais ta maitrise virtuose du dialecte de Shakespeare mais pour ma part, cet anglicisme demeure une nébuleuse bien obscure… »

« Laisse-moi allumer ma frontale que je t’éclaire sur le sujet ! Alors (Un temps. Lorsque l’on a 30 de fréquence cardiaque au repos, on ne nait pas pressé.) … imagine que Pace-mi s’aventure sur un projet un peu fou qui consiste à fendre la Corse d’une diagonale. Évidemment – tu connais l’appétit légendaire de Pace-mi – les mensurations de cette tentative peuvent légitimement répondre au qualificatif de « gourmand », pour ne pas dire « orgiaque ». Au menu, 175 km et 13 000 m de dénivelé positif pour rallier Calenzana à Conca. En moins de 31h06 si possible car l’ami François a prouvé que les guides recommandant 15 jours pour venir à bout de ce joli morceau avait légèrement sous-estimé notre boulimie de kilomètres. Bref, du coup, pour m’accompagner dans cette traversée de l’Île de Beauté, j’aimerais emmener avec moi une cohorte de vilains bien motivés. Car là-bas, Pace-mi ne sera rien sans ses Pace-moi. L’idée, c’est que du Nord au Sud, vous vous relayiez pour couvrir mes besoins d’Est en Ouest. De l’alimentation à l’hydratation. T’en dis quoi ? En vrai, en 2020, les compétitions c’est passé de mode mais Pacer, c’est grave tendance… »

Ainsi, je suis devenu Pacer. Un parmi d’autres. Un pour tous. Tous pour l’autre. Car quoi qu’il arrive, insulaire ou continental, ici, Pace-mi et Pace-moi sont dans le même bateau. Ce genre de bateau qui n’a rien à voir avec le Corsica Ferries. Un bateau qui ressemble à un radeau. Un radeau qui avance à la force des bras. Un radeau où il faut ramer. Ensemble.

22h30. Dimanche 5 janvier. Le radeau est encore à quai. Amarré au port de Calvi. Escale de quiétude avant la tempête. Impossible de fermer l’œil. Excitation et appréhension. Comme le Soleil, les certitudes sont allées se coucher. Avec la pleine Lune, ce sont les doutes qui, eux, sont apparus.

Je repense à ce dernier dîner. Les patates douces sont digérées, la tablée pliée, mais ce dernier dîner… Ce fameux dernier dîner… Une scène à part. Une Cène à vivre. Le meneur et ses apôtres. Le champion et ses fratelli.

Une table en bois, rectangulaire, pour tourner une derrière fois en rond sur les détails d’un plan carré. Des échanges passionnés, des discussions rythmées, des débats enlevés. Ça parle ski de fond bordel ! Tromper le mur d’anxiété d’une légèreté de façade. Entre deux coups de fourchette, l’angoisse vient pourtant dévorer la confiance en soi à la petite cuillère. Putain, demain dès l’aube, on s’élancera. Et moi, aujourd’hui dès le crépuscule, j’ai peur ! Peur de décevoir. Peur de me blesser. Peur de ne pas assumer ce choix qui, quelques semaines auparavant, avait l’aspect d’une évidence : « Xav, Pacer c’est progresser aussi non ? Ok ! Donc je vais opter pour la première portion, la plus technique. La plus exigeante. Celle qui forge le pied montagnard. Celle où l’on enterre le concept de course à pied sous un amas d’abrasifs rochers, tout au fond du Cirque de la solitude, pour lui préférer cette discipline hybride à mi-chemin entre la randonnée active, l’alpinisme et le coupé-décalé. De toute façon, clairement, moi je viens pas pour prendre du plaisir mais pour barboter hors de ma zone de confort ! »

23h30. Toujours plein phare. Suis-je le seul perdant cette interminable partie de cache-cache avec le sommeil ? La nuit s’annonce aussi courte que la journée sera longue. Le stress grandit. Saleté de de cercle vicieux ! Cette nuit blanche dessine-t-elle les prémisses d’une journée noire ? Allez, de toute manière, parait que c’est le sommeil de l’avant-veille qui compte… Je me borde avec les sages paroles du Tom qui somnole dehors, sur une paillasse, couvé par la laiteuse lueur des étoiles. Mon compagnon de galère. Mon coéquipier de pirogue. Meilleur casting ever. La vérité si je mens, son deuxième prénom c’est « Gars Sûr ». Le type a les épaules solides. Faut dire qu’il est champion de Swim Run. Il m’a gentiment dispensé ses conseils. Discours viril mais correct, musclé mais poète. Main de fer, gant de velours : « Mec, casse-pas les couilles stp ! Et fais toi plaisir. Xav’ il t’a choisi car t’as le niveau. Il a confiance en toi ! Sois en digne ! »

4h. Calenzana. On y est. Au départ de ce projet qui fait saliver. L’eau à la bouche. Au commencement de cette tentative qui fait causer. Les mots à la bouche. Et qui fait trépigner d’impatience les babouches.

L’effervescence. L’escadron est restreint. Bataillon trié sur le volet. Pour une agilité maximale. Un petit squad. Que des gros moteurs. Lambert Santelli, Noel Giordano… La Dream Team du maquis est titularisée d’entrée. S’offrir de telles fusées en guise de rampe de lancement, c’est afficher ses ambitions ! Couillu le Xav. Pourtant le champion a le sourire aux lèvres. La sérénité de celui qui se sait mieux bien accompagné que seul. Le soulagement apparent de l’homme qui aux paroles préfèrent les actes et aux discours le mouvement. Fini le bruit, place au silence ! Andemu ! En avant sur le sentier Rouge et Blanc. Désormais, le pacte est de Sang et la fraternité en Or.

Désormais, plus rien d’autre ne compte plus que la mission qui m’incombe. La fierté du soldat choisi par son Général. La simplicité dévouée de l’exécutant. Suivre Xav comme son ombre. Pour lui laisser une chance d’entrevoir la lumière. Dans moins de 31h. Inchallah. Anticiper l’hydratation, fournir l’alimentation, abreuver la détermination. À chaque refuge, collecter le tampon-témoin et remplir les flasques. Prendre de l’avance sur le groupe, puis rattraper le retard. Jouer de l’accordéon pour ne pas dérégler ce métronome qui, sur ces premières mesures, déroule sa partition sans fausse note. La force tranquille, premier violon virtuose d’un orchestre à l’écoute.

4 heures durant, au gré des ascensions, la forme monte crescendo. Faut dire que j’ai taffé dur pour avoir grave la côte dans le pentu. En fait c’est facile le GR ! Ah non… En réalité, Dame Nature attendait mon arrivée sur les crêtes, drapée de son plus bel apparat rouge et blanc, pour punir mon insolence. De Dieu, c’est beau mais c’est chaud !

Aussi maladroit qu’un éléphant dans une caverne de porcelaine, mesdames et messieurs, voici venu Ali Babar ! Le Prince des maladroits. Pendant que devant, avec la fluidité de ceux que la vie a prédestiné à cela, les félins corses se font la malle. Comme les 40 voleurs. Dans le dénivelé négatif, je laisse traîner la patte mais aussi l’oreille. Et je les entends penser. De petites taquineries malicieuses : « Oh ! Il était où le Pinzutu pendant les cours de descente ? Enfermé dans une grotte ?! ». Notre champion, lui, demeure insubmersible. Polyvalent. Caméléon. Pentu, c’est mobylette. Descente technique, c’est mobylette. Relance, c’est mobylette. Si la sérénité était un scooter débridé écoresponsable, elle s’appellerait pas Vespa mais Xavier Thévenard.

Puis, sans crier gare, au petit train, le TGV arrive plus qu’à l’heure au Quai tant redouté. Le Cirque de la Solitude. Dire qu’il porte bien son nom, c’est usiter de la litote. Dire le moins pour suggérer le plus. Ici, c’est Pinder. Avec un pin-pin derrière. Les funambules ouvrent la marche quand le clown la ferme. Lambert et Noël sont impressionnants. On va me demander de payer ma place pour assister au spectacle si ça continue. Un ballet. Des danseurs étoiles. Si certains dressent les fauves, eux domptent la caillasse. Mesdames et messieurs, qui est le prestidigitateur qui va devoir sortir de son chapeau une montée au seuil pour combler son retard ? Je crois, jeunes entrepreneurs, que même ici en Corse, la question elle est vite répondue !

La suite ? 4h d’un lancinant refrain. Une impression d’aisance dans le D+ et de gaucherie sans pareille dans le D-. Et Xav dans tout ça ? Mobylette. Métronome. À la cool. De la catégorie des enfants modèles que les parents voudraient cloner car sages comme des images. Le genre de joueur qui sur FIFA ne possède qu’une vitesse, de croisière, et un seul geste technique : le sourire. Le sourire d’être là. Et d’avoir la canne légère.

Pour ma part, en introspection, j’en profite pour résoudre l’un des plus grands dilemmes de ma vie. Enfin, je gratifie de sens cette expression brandie comme un refrain par Mamie. Lorsqu’elle menaçait de me nourrir de briques à la sauce cailloux si j’avais l’audace d’exiger une glace pour le dessert sans avoir terminé mes endives de l’entrée. Enfin je comprends ! En fait, Mamie avait couru le GR20. Et en été revenue avec l’idée d’un plat à destination des diablotins irrévérencieux de mon espèce. Les fucking briques à la sauce cailloux ! D’ailleurs, les briques, c’est gentil ! Oh Mamita, tu vas pas me la faire à l’envers, c’est pas des briques mais des parpaings à la sauce cailloux !

12h29. Vergio. 8h29 de course. 42 km. Près de 4500 m de dénivelé positif. 155 de fréquence cardiaque moyenne. Près de 40 minutes d’avance sur le record. On a pas chômé ! Clairement, Xav est dans la place. Il est pas en train de Pacer au travers. Par contre, il vient de laisser ses premiers Pacers en travers. Les guiboles qui couinent. Les cuissots qui chantent a capella. Les mollets qui fredonnent a paghjella. La polyphonie des courbatures. Malgré ma Pietra performance dans le technique, je garde l’objectif d’une bière fraîche en ligne de Myrte. La perspective du houblon rapidement devenue Coca, rattrapée par la réalité, car bientôt, il faudra repartir pour un second relais. Mais malt ou cola, même combat : de fines bulles qui pétillent du travail bien fait. La satisfaction simple et heureuse du petit gars pas peu fier d’avoir accompli la mission qu’on lui a confié. Et de transmettre ce sac contenant GPS, passeport et victuailles, comme un témoin, au camarade Mathieu. Lui aussi son surnom c’est « Gars Sûr ». Si j’ai Pacer la première, je lui laisse Pacer la deuxième. Et autant dire que c’est pas du moteur de Twingo mais de Ferrari. La carrosserie est rutilante ! Ça va rouler en fond de cinquième.

9h du matin. Les Aiguilles de Bavella. Pas celles que l’on cherche dans une botte de foin. Celles qui s’imposent à nous, magnifiques, le ciel bleu en toile de fond. Ellipse temporelle. Passe en profondeur en vue de pourfendre le schéma narratif. De toute manière, la Corse, c’est un peu comme Berlin. Le Club des énervés. La Discothèque de la borne. 3h de sommeil par-ci pour Pace-mi. 3h de repos par-là pour Pace-moi. Et puis tu repars en teuf. C’est la chenille qui redémarre. Les matins sont des soirs. Les crépuscules des aubes. La lune un Soleil. Et la vie une fête. Une grande fête populaire où les rencontres abolissent les frontières de l’espace-temps. Les bornes délimitant les journées n’existent plus. Ne subsistent que les bornes parcourues du soir au matin. Ou du matin au soir. Un flux continu qui tient en haleine et maintient éveillé.

Depuis hier, Fratellu Delpeuch & Fratellu Pagani se sont relayés. Depuis hier, les frérots « Y a rien de plus Seguro » sont au charbon. Accompagnés de ce que l’île de Beauté compte de plus affûté. Mais l’avance de Xav a fondu comme canistrelli au goûter. Ou comme brocciu à l’apéro. Peu importe, si le record s’est échappé, l’exploit, lui, demeure à portée de foulée.

C’est donc reparti. Pour 20 km. Les derniers. Désormais, ce n’est plus de vivres qu’il faut sustenter le héros, mais d’encouragements. Ce n’est plus d’eau dont il faut l’arroser, mais de réconfort. Pour le prémunir de ces cailloux qui rendent fous. À s’en tirer les cheveux. Quitte à finir sans capillaire sur le caillou. À poil d’énergie.

La mobylette est bridée, meurtrie, certes, mais elle continue d’avancer. Peut-être que le caillou corse est dur. Mais le petit gars est fait d’un bois peu commun. Rugueux comme l’écorce. L’écorce du Jura. Parfois, il courbe l’échine. Mais jamais il ne rompt. C’est qui le renoncement ? Tu le connais toi ?

Je croyais savoir ce que signifiait savoir se faire mal. Je pensais, moi aussi, être déjà allé loin dans mes retranchements. Mais en fait non ! Ici, j’ai compris que le dépassement de soi, je ne l’avais qu’effleuré. Et le Xav lui, il le transporte dans son baluchon depuis des heures. La vérité si je mens (deuxième opus), plus jamais je me plains pendant une séance…

L’allure est faible, pourtant, telle une boule de neige partie du Monte Cinto, l’enthousiasme de la foule attenante au sentier déferle et grandit au fur et à mesure que la ligne d’arrivée se rapproche. Oh Xav, on sait tous que la politique n’a de place dans ta zone de confort, néanmoins, tu serais pas un macroniste qui s’ignore par hasard ? Oh le randonneur, la République ça marche hein ! Ça marche tant bien que mal ! Ça fait 30 bornes que la raison lui a posé un ultimatum mais l’anticonformiste lui répond d’un putsch. À l’abandon, il pose son droit de veto. Non, Xav, quand il se déplace, il ne s’abstient pas. C’est un bulletin blanc et rouge, comme le GR, qu’il met dans l’urne ! Et c’est bien là la raison pour laquelle, malgré son rythme de sénateur, il inspire le plébiscite de cette assemblée massée au bord des chemins pour l’encourager. À l’instant T, son Palais Bourbon c’est peut-être un Palace Bourbier, mais regarde cet hémicycle de passionnés incandescent acquis à sa cause ! Élu Président des valeurs simples, à l’unanimité, au suffrage universel, par la démocratie du Trail !

C’est beau, ce moment de cohésion. Le chrono ? Quelqu’un a regardé ? Non. C’est pas ça qui compte. Le record, c’est mort. Mais le pari, c’est Maure. Tête de Maure, tête de caboche. La persévérance pour étendard. La Corse pour drapeau. La Corse dans le Cœur. Du cœur à l’ouvrage. Un cœur de pierre. Et de cailloux.

32h32 plus tôt, Xavier est parti en campagne, ou plutôt en montagne, dans le maquis, avec un slogan ravageur : « Rassembler, partager et fédérer. » Et il a vaincu.

Des vivas pour le petit gars du Jura svp !

Amour, Gloire et Comté pour le petit gars du Jura svp !

30 juillet. 20h45. Au cœur d’un quotidien agréable qui ne saurait souffrir aucune plainte ni contrainte. Une routine qui, en de rares occasions, peut se révéler fade. Alors, je sors le sel. Le sel de Xav. Pas celui des marais de Camargue mais des maquis de Corse.

Et je me souviens. Je prends alors conscience qu’en fait, Pacer, c’est plus que fournir le sel. Pacer, c’est rêver, un peu. Pacer, c’est apprendre, beaucoup. Un laisser-Pacer pour le kiff. Un passeport pour voyager vers une meilleure version de soi-même. Car se mettre au service de l’autre, naturellement, c’est déployer une exigence et une envie de bien faire dont on serait incapable à l’égard de soi-même. Formidable créature quand même que cet être humain… Merci Xav’ pour la découverte anthropologique. Et je te re-Pace le sel quand tu veux !

Baptiste Chassagne – Photos Ben Becker

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